B † D

Adieu, monde ancien.

Né en 1952 dans le Maryland, Michel Bettane est un critique de vins français. Thierry Desseauve, né en 1958, est journaliste. Ils créent tous deux la société Bettane + Desseauve en 2005. De cette association naît de fructueux projets : le Grand Tasting Paris, Shanghai, Tokyo, Hong Kong ; le concours Prix Plaisir ; l’édition des suppléments vin pour Paris Match et le JDD ; des collaborations avec Monoprix et Air France et, plus récemment, la création d’un magazine promotionnel, « En Magnum ». Réputés pour leur professionnalisme teinté de bonhomie conservatrice, le duo règne sur le monde du vin et apparaît au yeux du grand public comme des critiques sérieux, quoique prudents. 

Cette autorité sera soudainement égratignée lorsqu’en novembre dernier, le duo autorise la publication, dans le numéro d’En Magnum qu’ils dirigent, d’une caricature de Régis Franc montrant une agente de vins vendant à la fois ses vins et ses charmes à un bistrotier ému. Les réseaux sociaux s’enflamment. La caricature n’est pas du meilleur goût, à la fois insultante pour les femmes et celles qui exercent ce métier. L’histoire n’aurait fait aucune vague si Michel Bettane et Thierry Desseauve s’étaient contentés de plates excuses, mais leur réaction a été toute autre. Non seulement la violence de Michel Bettane, en pleine perte de surmoi, s’est déversée en continu sur les réseaux sociaux, mais elle a aussi libéré une parole ouvertement sexiste et des comportements de harcèlement de la part de leurs nombreux amis (comme l’a démontré méticuleusement Antonin Iommi-Amunategui dans son dernier article).

Ce qui m’intéresse ici, c’est de comprendre les mécanismes qui poussent les « mâles blancs du vin » à se livrer sans aucune espèce de retenue à cette débauche de violence. Analyse structurelle, donc, d’un phénomène qui va bien au-delà de cette fâcheuse histoire.  

Il était une fois Thierry et Michel 

En arrivant au monde, Thierry et Michel découvrent une société déjà constituée. Ils vont grandir dans ce monde et occuper la place que l’on attend de la part des petits garçons, puis des êtres humains mâles : la place du sujet. Ils « sont » dans un monde qu’ils façonnent, parce qu’on leur en donne les outils, parce qu’ils en ont les droits. Ils peuvent parler, bouger, habiter le monde, le diriger : c’est ce qu’on attend d’eux. Ne pas le faire, d’ailleurs, s’apparenterait à une forme de faiblesse suspecte.

Pour les petites filles qui naissent en même temps que Thierry et Michel, c’est un peu différent. Ce qui apparaît comme un privilège pour l’autre partie du monde (les femmes, donc), Michel et Thierry n’en auront jamais conscience. Lorsqu’ils ont fait leur entrée dans le Mitsein, « l’être-avec » au sens beauvoirien (le monde tel qu’il est constitué, et qui accueille l’être à venir ; je spécifie que Beauvoir ancre sa méthodologie dans la pensée d’Heidegger), toutes les conditions étaient réunies pour que leur existence, c’est-à-dire leur corps et leur parole, soient considérés comme « sujet ». Ils sont et, à partir de ce point de vue, regardent, prennent et font.  

Mais les petites filles ne sont pas confrontées au même Mitsein. Très tôt, le monde qui les accueille les place dans la position qui sera la même pour le reste de leur vie : celle d’être dominées. Qu’est-ce qu’être dominée ? Beaucoup de choses, en réalité. Les petites filles en prennent conscience dès les premières minutes de leur existence. Être dominée, c’est rester sage, c’est être gentille, c’est être jolie (très important, ça), et surtout, c’est se taire. Pourquoi se taire ? Parce que la petite fille ne sait rien. D’autres (les garçons, les hommes, papa, l’autorité, le prof, l’Etat, le Président de la République, les flics, le Pape, et n’importe quel quidam dans la rue) savent. C’est vers Eux que la petite fille doit se tourner pour comprendre, pour accéder à la connaissance — mais pas trop. Surtout, c’est bientôt Eux qui la gratifieront d’un regard, d’un sourire, d’un compliment lorsque, à la puberté, elle se transformera et deviendra pleinement « Objet » — expérience que Michel et Thierry, eux, ne connaîtront jamais. 

De l’ignorance de la domination

Ce traumatisme de l’objectification, toutes les femmes en font l’expérience à la puberté (si ce n’est avant). Et il n’est pas toujours louangeur, car les regards et les paroles rejettent, aussi. Le corps couvert d’acné, de poils ou de rondeurs peut susciter un dégoût que les hommes ne se gêneront pas de manifester. C’est ainsi que les filles et bientôt les femmes se savent, depuis leur naissance, scrutées. Elles connaissent ce regard qui exige d’elles en permanence qu’elles se conforment. Commence alors le choix cornélien pour elles de se soumettre (régimes, mode, sourires, coquetterie, choix de carrière, attitudes, rêves romantiques) ou de s’en extraire, avec tous les risques que cela comporte : ostracisme, injures, solitude, errements, auto-mutilation, troubles alimentaires, rejet sexuel. Plus tard, cherchant leur indépendance, elles devront composer un équilibre sophistiqué entre se-soumettre-mais-pas-trop, avec des compromis plus ou moins tenables, pour en arriver à un état psychique relativement stable.  

De l’adolescence de Michel et Thierry

Michel et Thierry vont forger leur pensée et leur personnalité dans un monde qui attend d’eux qu’ils soient ce qu’ils deviendront : puissants, bien dans leur corps (un corps qu’ils habitent, qu’ils ne contraignent pas), mus par le travail et le désir. À côté d’eux, les jeunes filles, puis les femmes, devront se battre avec des contradictions permanentes, où on les renverra souvent à leur incompétence, à leur corps, à leur timidité ou à leur exubérance. De cela, Michel et Thierry, aveuglés par le monde qui leur tend les bras depuis leurs naissances, ignorent tout. Et lorsqu’on n’est pas conscient de ses privilèges, de l’endroit duquel on parle (être un homme, être blanc, être éduqué, être riche, posséder un/des médias, évoluer dans un monde valorisé culturellement), on ignore que l’on domine et de ce fait, on domine. 

Cet aveuglement s’explique. Il s’explique rationnellement. Cette toute-puissance (du savoir, du goût, de l’argent et donc du pouvoir) Thierry Desseauve et Michel Bettane la créent du fait de leur travail. Ils ne volent cette puissance à personne, et leur succès est mérité. Or, quelque chose en plus permet au duo de construire cet empire, et ce quelque chose, ils l’ignorent. C’est un détail simple mais fondamental pour une entreprise (au sens global, existentiel) comme la leur, et il changera le cours de leur existence : lorsqu’ils parlent de vin, on les écoute. Mais on les écoute depuis bien plus longtemps, en réalité, que lorsqu’ils ont pris la parole devant les CEO de Monoprix et d’Air France ou lorsqu’il a fallu convaincre des banquiers. La domination est un hexis qui précède le travail même. 

Toute voix qui remettrait en cause cette domination perd de ce fait sa légitimité. Ainsi, les créatrices de Filles de Vignes, jeune podcast sur le monde du vin, sont « insignifiantes » selon Michel Bettane (captures d’écran disponibles sur demande). Mais celle qui a réussi, qui occupe une place puissante comme celle de la critique de vins Ophélie Neiman du Monde, est une « arriviste ». Que l’on soit une « grande » ou une « petite » voix, toutes doivent être réduite à une seule consigne : se taire. Le silence, c’est la place de la petite fille ; mais c’est aussi celle de toutes les femmes. Et lorsque cette consigne, dictatoriale, écrasante, n’est pas respectée, il faut en venir aux menaces, c’est-à-dire à la mise à mort symbolique. La réduction de ces sujets parlants à une incompétence ou à un arrivisme renvoient les femmes à ce que le patriarcat veut et ordonne, c’est-à-dire qu’elles restent uniquement des « objets ». 

Ce qui est réjouissant néanmoins, c’est le choeur : celui d’une solidarité féministe qui a rendu visible la violence de la caricature puis de sa réaction. Tout ça, désormais, ne passe plus. Et c’est pour cela que j’entrevois joyeusement un autre monde ; dans celui-ci, B+D n’a plus sa place.

Pour l’exégèse de Beauvoir, voir notamment les articles de la philosophe Manon Garcia (« De l’oppression à l’indépendance. La philosophie de l’amour dans Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir ») ou son excellent ouvrage On ne naît pas soumise, on le devient, Paris, Climats, 2018.

En bonne mère de famille

Dans son magnifique livre Le Vin, la vigneronne et journaliste Sylvie Augereau explique que, lorsqu’elle pense à ses vignes, c’est pour les « chérir, guider, protéger, élever, culpabiliser ».

Le Vin, Sylvie Augereau, éd. Tanna, 2018 (épuisé)

« Et quand tu arrives dans la vigne », écrit Augereau, « tu te dis : oh ! là, là ! C’est grand. Qu’ils sont nombreux ces petits arbres ! Et il va falloir répéter chaque geste pour chaque pied. Parce que chacun est différent. » 

Avant 1994, le code rural mentionnait que les paysans devaient s’occuper de leurs terres et de la mer « en bon père de famille ». Je me demande ce que ce serait de s’occuper de ses vignes en « bonne mère de famille ».

Un des combats du féminisme, c’est de contrer l’essentialisme. L’idée que les femmes seraient, par essence, douces, compréhensives, aimantes, tendres, généreuses et discrètes est une évidente construction patriarcale. Cela est bien pratique : on laisse aux femmes le soin des enfants, de la cuisine et du ménage car elles seraient par essence soignées et patientes. Néanmoins, si on associe la « féminité » (je mets ici douze guillemets) à la question de la protection du vivant, je ne vois pas d’inconvénient à ce que le monde se « féminise », agriculteurs compris, et que l’on prenne « exemple » (mille guillemets) sur celles qui exercent leur métier avec autant d’amour. D’ailleurs, certains vignerons-nes disent qu’ils travaillent la vigne avec une « main amoureuse » (S.Augereau).

Au premier alinéa de l’article L. 462-12 du code rural et de la pêche maritime, les mots : « en bon père de famille » sont remplacés par le mot : « raisonnablement ».

Dans une passionnante enquête publiée en 2020 et pilotée par Terre de Liens auprès de 151 agricultrices, une des questions portait sur les motivations qui poussent les femmes à s’installer, seule ou en couple/famille, dans une exploitation. Parmi les réponses, le « lien avec le vivant » sort en bonne position, avant l’indépendance et la « passion », qui remporte le plus de voix. Plusieurs femmes disent vouloir « prendre soin d’un lieu » ou encore « produire comme je veux une alimentation saine, de qualité, en lien avec mes valeurs. » La question du « profit » ne sort même pas dans les statistiques. (Je ne dis pas que les femmes sont des anges de pureté immaculée. Bien sûr qu’il y a plein de femmes brutales, violentes, égoïstes et intéressées.)

Source : Réseau Civam, Les Confédérations paysanne, les ADEAR et Terre de
liens. Le questionnaire a été construit en collaboration avec la Commission femme de la Confédération paysanne nationale, qui a pu travailler sur ce projet lors d’un séminaire en octobre 2019. L’étude a été publiée en 2020. 151 agricultrices ont répondu.

Je suis féministe et je n’ai aucun problème avec la douceur, la patience et l’écoute. Ces traits de personnalité ne devraient pas être le « privilège » des femmes. Je n’envie pas les valeurs « masculinistes » de compétition, de performativité et de pouvoir ; je n’ai pas envie de prendre aux hommes ce qu’ils ont. Remplacer le patriarcat par un matriarcat n’a aucun sens. Mais que les hommes se « féminisent » (mille guillemets), gagnent moins d’argent et prennent un peu plus soin de leurs femmes, de leurs enfants et de la terre, ça, c’est quand vous voulez les gars.  

En bon père de famille, en bonne mère de famille, ou les deux — raisonnablement.

Pour écouter le reportage sur Sylvie Augereau, c’est ici :

Les femmes de Richaud

On ne sait jamais qui se cache derrière un vin. Les assemblages les plus audacieux ne sont pas forcément le fruit de personnages flamboyants. Des vins tenus et structurés peuvent avoir été élaborés par des punks au fond d’un garage. Cette surprise, cette appréhension aussi, je la ressens en littérature, quand je rencontre des auteurs dont j’ai aimé les livres.

Le Cairanne Blanc de Richaud (2017), dont je parlais ici, était tombé dans mon verre au milieu de l’été. Ce blanc rhodanien, suave et poivré, était un miracle en pleine canicule. Peut-être est-ce ce contexte de dégustation, extrêmement favorable, qui a influencé mon amour débordant pour les vins de Richaud. Mais j’ai ressenti un émoi aussi vif pour leur Cairanne rouge où, derrière le Grenache, la Syrah charriait d’entêtants effluves de pin et de montagne. Ce vin dessinait sur ma langue une cartographie gustative du paysage — la Drôme sur la langue. 

Le grand jeu

À peine arrivés à Cairanne, Marcel Richaud nous tend un verre pour nous souhaiter la bienvenue (il est 10h30 du matin). Les présentations faites, on descend au caveau pour tirer un peu de nectar à même les foudres. Goûter ? Le verre est littéralement rempli de Syrah en pleine transsubstantiation mystique.    

Solaire, passionné, Marcel est immédiatement attachant, comme ses vins. On discute le coeur ouvert de tout ce qui fait l’essentiel de la vie : l’amour, le vin, la mort. Comment ne pas être subjugués par autant de bonheur, celui, très particulier, qu’apporte le travail ? Au milieu de l’entretien, dans un moment de gaieté, Marcel décide d’ouvrir une bouteille d’Estrambord de… 2000. Pour ceux qui douteraient que les vins nature puissent être de grands vins de garde, je leur souhaite de tomber un jour sur ce genre de merveille. « Estrambord, ça veut dire quoi ? ». « C’est un mot provençal qui veut veut dire au-delà des limites, au-delà de soi-même », m’explique Marcel. Ce mot étrange roule dans ma bouche en même temps que le liquide, plein de fraîcheur et de fruits.

Estrambord, estranger, en-dehors, bords, étrange, étrangeté, stranger, stranieri, hors, d’abord, or, l’or.

 

Sur les contreforts de l’Ébrescade, Marcel cueille une feuille de Syrah pour ma petite étude d’ampélographie.  

Mais.
Mais. MAIS.
Le danger, dans les vignes, c’est d’être ébloui par le soleil.
Et Marcel n’est pas seul. Il y a toujours eu des femmes dans le vin, et l’histoire du Domaine Richaud, qui remonte au début du XXe siècle, n’y fait pas exception.

Les grandes femmes derrière les grandes femmes

Claire Richaud, la fille de Marcel, est arrivée au Domaine en 2015 pour y travailler comme maître de chai. « Le vin nature n’a rien de récent : c’est la tradition ancestrale du vin qui revient depuis trente ans, et ce type d’agriculture a toujours été accompagné par les femmes » explique-t-elle. « Aujourd’hui, les hommes qui travaillent dans le vin nature sont pourvus d’une grande sensibilité, plus féminine justement ».

Marie Richaud, l’arrière-arrière-grand-mère de Claire, avait pris soin des vignes seule, suite au décès de son mari à la guerre. Elle cède les rênes à son fils Raoul, avant que le Domaine ne soit transmis à Maryse, grand-mère paternelle de Claire. « Elle faisait la cuisine tous les matins pour les vendangeurs ! ». La mère de Claire, Marie, professeure de Lettres agrégée, a occupé une place tout aussi centrale dans l’exploitation, en orientant le Domaine vers de solides décisions stratégiques et commerciales — sans compter qu’elle occupe le rôle, selon Marcel, de « pilier » de la famille. Elle disparaît trop tôt, en 2015.  

Une racine qui ne meurt jamais

Quand Claire rejoint le Domaine, elle a une idée en tête : poursuivre la tradition tout en donnant aux vins un twist bien personnel. En plus d’assurer toutes les responsabilités en vinification et d’assurer diverses tâches administratives, Claire crée une cuvée « labo » : Bulbilles. Un vin qu’elle vinifie avec son frère Thomas, dans les caves de la famille.  

Bulbilles est un vin léger et réjouissant qui annonce un tournant très neuf à la maison, reconnue pour ses rouges tanniques et ses blancs aux accents de Bourgogne. « Quand je pense à l’Ebrescade, qui est un vin très viril, tannique, masculin, je me dis que c’est la création de mes parents. Moi, je voulais garder l’esprit Richaud, mais en faire quelque chose de léger, avec de la fantaisie. » Le nom peut faire penser à un petnat’. C’est pourtant un vin tranquille (sans être sage) : « En botanique, la bulbille est un petit bulbe qui part d’une racine déjà créée et qui ne meurt jamais. » Un bien joli symbole pour celle qui, très certainement, tracera l’avenir de la maison. 

On quitte le Domaine gais comme des pinsons. C’est ça qui est fou dans le vin : quand on connaît ceux qui les font, on les aime encore plus.

Domaine Richaud
470, route de Vaison-la-Romaine
84290 CAIRANNE

Pour écouter le reportage, c’est ici :

Les Ignorants et les ignorées

En 2008, l’auteur et illustrateur Étienne Davodeau publie Lulu Femme Nue aux éditions Futuropolis. Le récit doux-amer d’une femme qui, dans la quarantaine, quitte son mari alcoolique et ses trois enfants pour s’octroyer quelques jours d’errance en bord de mer. Le récit est poignant, dur, et le personnage de Lulu rempli d’ambivalences, ce qui rend son analyse plus complexe qu’elle n’en a l’air. La violence, par exemple, occupe une place questionnable, dérangeante dans la résolution de l’intrigue. Lorsque Lulu finit par rentrer au bercail après sa parenthèse de liberté, son mari la frappe. On espère qu’elle le quitte, mais non : le couple revient sagement expliquer aux enfants que tout ceci n’était qu’une petite dispute sans conséquences, et que tout devrait finir par rentrer dans l’ordre. 

Étienne Davodeau, Lulu Femme Nue, Futuropolis, 2008, p.138.

Cette fin étonnante, inattendue, injuste, même, par rapport à l’intelligence du récit, laisse la lectrice que je suis dans un état de grande perplexité. Au fond, Lulu n’est pas si forte ; son arrachement n’était que touristique. Il n’est pas profond, et sa faiblesse de caractère déçoit. En contrepoint, il existe dans le livre des personnages féminins particulièrement forts et sensés. La fille de Lulu, Morgane, seize ans, apparaît comme un être extrêmement volontaire et construit, sur qui la moindre violence (physique, psychologique) ne peut avoir lieu : elle anticipe les coups par la parole et assène des répliques aussi sèches qu’un uppercut.

C’est donc avec ce souvenir que j’ai lu, pour la pertinence de son sujet, Les Ignorants (Futuropolis, 2011) écrit et illustré par le même auteur. Pendant un an, Étienne Davodeau observe son voisin vigneron de Rablay-sur-Layon, Richard Leroy, carnet en main. Tous deux se toisent, se suivent, se découvrent. Davodeau explorera le métier et la langue des vignerons tandis que Richard Leroy lira, sur la recommandation de son ami, des dizaines de BD, tout en suivant Davodeau dans son quotidien d’auteur. (On peut supposer que leur amitié est ancienne car une bouteille des « Noëls de Montbenault », de Richard Leroy, apparaissait déjà dans Lulu Femme Nue).

Si, au départ, tout semble les éloigner, Davodeau et Leroy réalisent que leurs métiers, et la manière de les exercer, se ressemblent : désir de solitude, de perfection et de contrôle ; nécessité du partage et de reconnaissance des pairs ; connaissances techniques poussées, travail incessant, passionnant mais difficile, etc.

Les Ignorants est devenu une BD mythique, et ce n’est pas volé. Le projet donne un résultat magnifique. Tout en noir et blanc, la narration est délicate, et à la fin du livre, on ne veut plus quitter les personnages. Davodeau et Leroy sont devenus des amis proches, et nous, lecteurs, n’avons qu’une envie : rester le plus longtemps possible avec eux. 

Néanmoins, dès le début du livre, quelque chose m’a interpellée. Où sont les femmes ? Au cours de leur année commune d’apprentissage, nos deux comparses vont faire des dizaines de rencontres. Je me suis amusée à en dresser la liste.  

Auteurs de bande dessinée apparaissant, par ordre chronologique, dans Les Ignorants

  • le narrateur, Étienne Davodeau ;
  • l’auteur et illustrateur Jean-Pierre Gibrat ;
  • Marc-Antoine Mathieu et ses « histoires en noir et blanc un peu bizarres » (sic) ;
  • Citation des dessins de Matthieu Bonhomme (p.189) ;
  • Citation des illustrations de Lorenzo Mattoti (p.189) ;
  • Citation de Juanjo Guarnido (p.192) ;
  • Nicoby, auteur (p.195) ;
  • Citation de Guibert, Lefèvre et Lemercier, pour Le Photographe (p.204) ;
  • Emmanuel Guibert (p.205 et suivantes) ;
  • Citation de Moebius (plusieurs références, dont la p.217) ;
  • Citation d’Etienne Lécroart, membre de l’OUBAPO (p. 243 et suivantes) ;
  • Robert Saléon-Terras, aujourd’hui vigneron au Domaine Les Chemins d’Orient, Creysse (p. 252 et suivantes) ;
  • Régis Lansade, aujourd’hui vigneron au Domaine Les Chemins d’Orient, Creysse (p. 252 et suivantes).

TOTAL : 13 personnages

Vignerons apparaissant, par ordre chronologique, dans Les Ignorants

  • Richard Leroy ;
  • Bruno Rochard, vigneron naturel au Domaine de Mirebeau ;
  • Jean-François Ganevat, Hameau de la Combe, Rotalier, Jura (p.224 et suivantes) ;
  • Antoine-Marie Arena, Patrimonio, Corse (p.237) ;
  • Jean-Bapiste Arena, Patrimonio, Corse (p.240) ;
  • Robert Saléon-Terras, aujourd’hui vigneron au Domaine Les Chemins d’Orient, Creysse (p. 252 et suivantes) ;
  • Régis Lansade, aujourd’hui vigneron au Domaine Les Chemins d’Orient, Creysse (p. 252 et suivantes).

TOTAL : 7 personnages

Autres personnages masculins apparaissant, par ordre chronologique, dans Les Ignorants :

  • « Patrice » (Margotin), directeur de Futuropolis (p.118) ;
  • « Alain » (David), éditeur chez Futuropolis  (p.118) ;
  • « Nick » et « Dan », respectivement importateur et géologue Anglais (p.138) ;
  • des vendangeurs non identifiés (p.170, p. 172, p.173, p.175, p. 177, p.178) ;
  • un auteur de bande-dessinée en auto-édition, sans prénom ni nom (p.192) ;
  • un serveur (p.208).

TOTAL : 10 personnages

Femmes apparaissant, par ordre chronologique, dans Les Ignorants :

  • une dame qui travaille à l’imprimerie (p.12). Sans prénom ni nom. Sa qualité n’est pas spécifiée ;
  • Évelyne, attachée de presse chez Futuropolis (p.118) ;
  • Élise, « assistante » (p.119) ;
  • Célia, maquettiste (p.119) ;
  • une serveuse sans nom ni prénom (p.123, 124, 125, 130) ;
  • des vendangeuses non identifiées (p.170, p. 172, p.173, p.175) ;
  • mention d’ « une serveuse » p. 252, sans identité, non dessinée ;
  • mention de Sophie, femme de Richard Leroy, non dessinée (p.261).

TOTAL : 8 personnages, dont aucun n’a de nom de famille.

Sur un total de 38 personnages, 8 sont des femmes, dont quatre seulement ont un prénom.

Into the Wild

Dans Les Ignorants, plusieurs scènes montrent les vignerons seuls à leur tâche, seuls dans leur chai ou dans leurs vignobles, travaillant dans la noble solitude de l’artisan, comme une projection du travail d’artiste — celui de Davodeau. Or, le travail de la terre ne fonctionne pas tout à fait de la même manière. Beaucoup de vignerons travaillent avec leurs femmes et leurs enfants et ont des employé-es, mais par une sorte d’étrange coup de baguette magique, tous ces personnages n’existent pas. Le vigneron est seul. Il ne dîne pas en famille. Il ne présente pas sa femme à son copain et encore moins sa soeur. Il est celui qui, face à la nature, domine, oriente et contrôle la terre, pour en extraire le jus le plus pur qui soit. Seul.

Ce n’est qu’à la fin du livre que l’on découvre que c’est la femme de Richard Leroy, Sophie, « qui faisait des études commercialo-viticoles » et qui avait « ouvert un magasin de vins en Allemagne » (p. 261) que Leroy, ex-banquier, a pensé un jour changer de vie (pour notre plus grand bonheur). On peut donc imaginer que « Sophie » a participé et s’active encore vivement dans les vignes. En trois clics sur les sites spécialisés, l’information se confirme : c’est bien « Sophie » qui gère, entre autres, l’administratif et les relations avec la presse. Pourtant, c’est comme si tout ce travail de l’ombre n’existait pas. Davodeau exerce un « male gaze » de la vie sociale : la lumière se porte sur les stars, pas sur l’atelier qui permet à la star d’être une star. 

Étienne Davodeau, Les Ignorants, Futoropolis, 2011, p.261.

On aurait pu penser que c’est un oubli, un choix dramaturgique, une coquetterie. Mais cette invisibilité se répète. Au cours d’une visite chez Jean-François Ganevat, Davodeau insiste sur le fait que le vigneron du Jura est fier de ne pas avoir d’adresse email. Jamais, dans le récit, il n’est fait question de la soeur de Ganevat, Anne, qui travaille avec lui depuis 1998 et a fait entrer ses chardonnays dans les grands vins de terroir. Où est Anne ? Nulle part. Jean-François Ganevat est présenté comme le génie solitaire, celui qui déteste voyager et qui adore rester isolé du reste du monde. (Et s’il n’a pas d’email, en trois clics, on découvre qu’Anne, elle, reste facilement joignable…).

Étienne Davodeau, Les Ignorants, Futoropolis, 2011, p.232.

L’invisiblisation des femmes n’est pas un détail, ni dans la profession, ni dans la vie sociale, ni dans l’espace littéraire, médiatique, artistique. Dans des lieux particulièrement masculins comme la BD et le vin, elle éclate au grand jour. Pour bien comprendre sa gravité, imaginons un projet semblable où l’on aurait inversé les genres : des femmes vont interviewer d’autres femmes, les plus illustres et douées dans leurs champs de compétences. Elles se voient, discutent, boivent un coup, s’admirent mutuellement, s’épaulent. Les hommes, eux, restent dans le coin des pièces, éventuellement à la cuisine. Lorsqu’ils apparaissent, ce sont des figures subalternes : serveurs, domestiques effacés, vendangeurs sans noms, assistants d’édition, maris-fantômes. Pendant ce temps, les femmes, elles, discutent ferme. Le fait que leurs frères, leurs maris et leurs fils fassent la comptabilité et assurent les relations avec la presse (sans oublier le ménage, la cuisine, ou vont chercher les enfants à l’école) n’a aucune importance. Pourquoi ? 

Pour que leur femme soit seule.

Pour que leur femme soit bien.

Pour que leur femme domine la vigne dans la liberté nécessaire à la compréhension du sol, des terroirs et de son expression. 

Pour que leur femme dessine jour et nuit dans un atelier sans être dérangée.

Étienne Davodeau, Les Ignorants, Futoropolis, 2011, p.213. Une image typique de l »homme seul ».

Cette invisibilité est d’autant plus étonnante qu’Étienne Davodeau a participé à de nombreux ouvrages collectifs pour la défense des opprimés, des femmes et des migrants. Tout se passe comme si, dans un contexte aussi traditionnel et ancestral que celui du vin et, accessoirement, de la bande dessinée, les réflexes patriarcaux revenaient sournoisement, sans gêne. C’est plus fort que lui. Je ne dis pas que la BD de Davodeau est dépourvue de qualités. Je pense surtout que cette idéologie, pour un artiste aussi sensible, est quasiment accidentelle. Dans Les Ignorants, le vrai problème, c’est que quelque chose de tout à fait fondamental cloche. Car qui, ici, est vraiment ignoré ?

Les meufs, mec. 

Note : Suite à la publication de cet article, une lectrice nous fait remarquer que les frères Arena, qui apparaissent à la fin de l’album, sont illustrés de nouveau de manière exclusive : nulle trace de Marie, la mère des enfants, qui a oeuvré au domaine, ou des épouses des frères. Quand on pense que leur domaine est implanté en Corse à « Patrimonio », c’est cadeau.

Sur la plupart des sites qui présentent le domaine Arena, il est question de transmission de « père en fils ». (p.239)

Note 2 : Merci à Laurent Le Coustumer, l’homme invisible, pour son aide précieuse au cours de la rédaction de cet article.

Pruine : nom féminin. Fine pellicule cireuse, naturelle, à la surface de certains fruits (prune, raisin) et champignons. Permet la vinification en absorbant quantité de levures et moisissures utiles à la fermentation.